American Gods, Neil Gaiman

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(2002 éditions J’ai lu, (2017) 604 pages)

Dans le vol qui l’emmène à l’enterrement de sa femme tant aimée, Ombre rencontre Voyageur, un intrigant personnage. Dieu antique, comme le suggèrent ses énigmes, fou, ou bien simple arnaqueur ? Et en quoi consiste réellement le travail qu’il lui propose ? En acceptant finalement d’entrer à son service, Ombre va se retrouver plongé au sein d’un conflit qui le dépasse : celui qui oppose héros mythologiques de l’ancien monde et nouvelles idoles profanes de l’Amérique. Mais comment savoir qui tire réellement les ficelles : ces entités légendaires saxonnes issues de l’aube des temps, ou les puissances du consumérisme et de la technologie ? A moins que ce ne soit ce mystérieux M. Monde…

Amateurs de Neil Gaiman, d’univers loufoques et complètement barrés, ce livre et pour vous. Esprit curieux et ouvert, tentez votre chance , les autres passez votre chemin au risque de vous ennuyer. Car il ne se passe effectivement pas grand chose dans ce gros pavé. Alors oui, on nous balade en prétextant une guerre qui n’en fini pas d’être imminente entre anciens et nouveaux Dieux au cœur des Etats Unis… pour autant c’est un peu comme la baleine blanche du capitaine Achab on l’attend pendant 580 pages pour pas grand chose au final.

En effet, si le sujet est prétexte à l’histoire ici, ce n’est pas vraiment le propos et il s’agit plus d’une excuse pour nous amener vers d’autres réflexions comme Gaiman sait si bien le faire. Mine de rien, il nous cultive un peu au passage en distillant ça et là des références mythologiques peu connues qui donne envie d’aller un peu plus gratter le sujet.

Mais surtout, il nous fait voyager à travers les Etats Unis dans des vieilles bagnoles pourries pour mieux en faire un portrait bien critique. Il oppose une vision ancienne du pays qui est celle d’une terre d’accueil pour des migrants en quête d’un nouveau départ, arrivant avec leurs croyances; à une vision moderne qui est celle d’un pays dans la consommation outrancière (image, médias, nourriture, technologies, armes) qui ne respecte rien et détruit tout sur son passage dans sa volonté de diriger le monde.

Le propos est plus profond qu’il n’y paraît, comme d’habitude chez l’auteur. Il dépeint ici une société en perte de repères, passant d’un dieu à l’autre au profit du plus attirant. Une société fonctionnant sur un mode de consommation éphémère et destrcutrice, éloigné des réalités du monde et de la nature.

Comme d’habitude également l’écriture est fluide, simple donc accessible au plus grand nombre même si le récit lui est plus travaillé. L’ironie, l’humour caustique sont bien présents et il faut avoir se laisser emporter dans cet univers très particulier qui est celui de Neil Gaiman.

Les personnages sont également intéressants, ne versant pas dans le manichéisme, ils peuvent se montrer attachant ou émouvant avant de trahir et de devenir monstrueux dans tous les sens du terme.

En bref, encore une fois du très bon Neil Gaiman , je trouve. Peut-être à réserver à un lecteur averti ou suffisamment curieux pour s’y laisser prendre.

G.

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Les Contes Macabres, Edgar Allan Poe, illustré par Benjamin Lacombe

contes macabres (Editions Soleil, collection Métamorphose, 2010, 218 pages).

Il s’agit ici d’un recueil de contes d’Edgar Allan Poe ayant tous rapport avec la mort dans une traduction de Charles Baudelaire.

L’univers de Poe se trouve mis en image par les illustrations de Benjamin Lacombe.

La lecture de ces contes nous transportent comme à chaque fois chez Edgar Allan Poe dans un univers sombre et magique, effrayant et pourtant emprunt de poésie. Les illustrations créées pour l’occasion par Benjamin Lacombe viennent ici magnifier les textes traduit par Charles Baudelaire. L’écriture toute en délicatesse s’allie parfaitement aux nombreux dessins parfois saisissants tant l’expression des visages des personnages semblent vivantes.

contes-macabres-ned_6A tout cela s’ajoute un chapitre sur la vie et l’oeuvre de l’auteur qui vient expliquer et mettre en lumière la personnalité si particulière que l’on retrouve dans ses textes.

En bref, un très bel objet pour qui aime Poe et/ou Baudelaire et/ou Lacombe.

G.

Agnès Grey, Anne Brontë

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Élevée au sein d’une famille aimante, la jeune Agnès Grey, fille d’un pasteur ruiné du nord de l’Angleterre, décide de tenter sa chance dans le monde en se faisant gouvernante.

Pleine de bonnes intentions mais inexpérimentée, elle se heurte bien vite à l’hostilité des Bloomfield, une famille de commerçants enrichis, égoïstes et snobs. désarmée face à l’indiscipline des enfants gâtés dont elle a la garde, elle sera renvoyée au bout de quelques mois. Sans désemparer, et dans l’obligation de subvenir à ses besoins,elle trouve alors un emploi chez les Murray. Jusqu’à l’arrivée du jeune vicaire Eward Weston…

Agnès Grey a été publié la même année que Jane Eyre et Les hauts de Hurlevent et pourtant Anne est la moins connue des trois sœurs Brontë. Tout d’abord, ce roman est beaucoup plus court que les deux romans précités, mais il n’en est pas moins intéressant. Une autre différence majeur et que la part autobiographique y est beaucoup plus importante, ce qui explique peut-être qu’il y ait moins d’effusion de sentiments que chez les sœurs… plus de pudeur peut-être.

Il n’en reste pas moins, que ce roman est chargé d’un humour fin et comme chez Jane Austen d’une critique sociétale savamment distillée et subtilement amenée. Du coup, c’est vrai, ici par de rebondissements et d’aventures palpitantes. Peu d’action mais une vraie réflexion sur la société dans laquelle se trouve contrainte de vivre la jeune Agnès. On y retrouve les petites intrigues menées par ces demoiselles de bonne famille qui n’ont pas vraiment autre chose pour occuper leur journée, que de réfléchir à quel prétendant elles vont éconduire et qui représente le meilleur parti en terme de richesses.

J’ai beaucoup apprécié la lecture de ce roman car j’y retrouve ce ton ironique que j’apprécie beaucoup au sujet des mœurs de l’époque, preuve encore une fois s’il en est que certaines autrices étaient clairement en avance sur leur époque malgré la place qu’on voulait bien leur assigner.

G.

Mon traître, Sorj Chalandon

sorj-chalandon-mon-traitre(Le livre de poche, 2009, 216 pages)

Il trahissait depuis près de vingt ans. L’Irlande qu’il aimait tant, sa lutte, ses parents, ses enfants, ses camarades, ses amis, moi. Il nous avait trahis. Chaque matin. Chaque soir.

Episode historique irlandais, il est question ici du combat mené par l’irish Republican Army (IRA) contre l’armée anglaise sur une période allant de 1977 à 1994. Pour rappel, l’IRA considérée alors par les forces armées britanniques comme une organisation terroriste a pendant de longues années mené une lutte afin d’obtenir un statut indépendant de l’état anglais.

Le personnage par lequel nous entrons dans le récit est Antoine, un luthier français. Personnage avec peu de relief et que l’on sent seul et perdu, il va petit à petit se faire entraîner dans un combat qui n’est pas le sien par le biais d’une quête de sa propre personnalité.

Il va très vite être repéré et entrer en fascination pour un homme charismatique nommé Tyrone Meehan plusieurs fois arrêté et emprisonné et qui va un jour décider de trahir son propre camp. Le personnage de Tyrone est inspiré de Denis Donaldson véritable membre de l’IRA et connu pour avoir trahi son parti en donnant des informations aux forces spéciales anglaises.

Le roman est écrit par Sorj Chalandon, écrivain français, également journaliste pour Libération et spécialiste de cette période de l’histoire irlandaise, par ailleurs lui-même proche de Denis Donaldson.

Le roman est court est plutôt incisif allant à l’essentiel. On y assiste à « l’endoctrinement  » d’Antoine essayant de se convaincre par ses fréquentations qu’il prend lui-même de l’importance dans le combat de l’IRA. Le personnage se coupe rapidement de son entourage en France, obsédé qu’il est par son statut d « pseudo-irlandais » hébergeant par période dans sa chambre de bonne parisienne des combattants recherchés.

Heureux d’avoir été choisi par son mentor Tyrone , il ne comprend que trop tard le rôle que celui-ci lui a fait jouer à son insu. En fait, si l’histoire nord-irlandaise est ici la trame de fond, le vrai drame se joue dans l’esprit d’Antoine, personnage en quête de reconnaissance et plutôt insignifiant. Ce qui lui importe plus que la trahison de l’IRA par Tyrone c’est la trahison d’Antoine par Tyrone. Il prend surtout de l’intérêt par ce qu’il nous retransmet des événements dont il est témoin.

Un roman court est plutôt intéressant sur une période historique que je ne connais que peu.

G.

Confiteor, Jaume Cabré

CVT_Confiteor_7326(Actes Sud , 900 pages)

Adrià grandit à Barcelone dans les années 1950, entre u père qui veut faire de lui un humaniste polyglotte et une mère qui le destine à une carrière de violoniste virtuose. Le garçon essaie de satisfaire au mieux les ambitions démesurées dont il est dépositaire, jusqu’au jour où il entrevoit la provenance douteuse de la fortune familiale, issue d’un magasin d’antiquités extorquées sans vergogne.

Un demi siècle plus tard, juste avant que sa mémoire ne l’abandonne, Adrià tente de mettre en forme le récit familial en écrivant de longs feuillets à la femme de sa vie. Cette révélation progressive ressaisit la funeste histoire européenne et plonge ses racines aux sources du mal. De l’Inquisition à la dictature espagnole et à l’Allemagne nazie, d’Anvers à la Cité du Vatican, vies et destins se répondent pour converger vers Auschwitz-Birkenau, épicentre de l’abjection totale.

Histoire d’un enfant raconté par lui-même alors qu’il est désormais âgé et atteint de la maladie d’Alzheimer, Confiteor est aussi l’histoire d’une famille et d’un autre homme, le père, intimement lié aux exactions humaines au fil des siècles. En effet, à travers la vie d’Adrià, nous explorons en filigrane et à travers les siècles une réflexion autour de la question du Mal absolu et du rapport des hommes à celui-ci.

Ainsi, le narrateur découvre petit à petit comment son père a bâti une fortune en profitant de la détresse des autres. Et nous assistons au combat intérieur de ces hommes dont la morale ne l’emporte pas souvent sur le besoin de posséder et la soif de profit. Comme un obstacle à cela, il y a des femmes: mère, amante bafouée, sœur reniée, grand amour… qui pourtant ne résisteront pas longtemps aux exigences masculines.

L’écriture est souvent abrupte; passant d’une époque à l’autre, de la mémoire d’un enfant à celle d’un vieillard en passant par celles des objets… D’ailleurs, la mémoire est ici un thème central dont l’auteur joue habilement en nous entraînant avec lui d’une époque à l’autre et dans les méandres des souvenirs de son personnage principal. J’ai également trouvé que la traduction du catalan au français n’avait pas ôté la personnalité si particulière de cette langue dont on continue à ressentir le rythme et les particularités.

Enfin, c’est aussi et surtout aux difficultés à se construire de cet enfant que nous sommes exposés. La volonté de parents à remplir au maximum un cerveau d’enfant de culture et de langues étrangères, de musique et de connaissances qui finalement s’envoleront doucement vers l’oubli mais qui auront tant faire souffrir cet enfant. Lui qui en revanche n’aura reçu que peu de signes d’affections, et qui sera dans cette quête perpétuelle auprès de son amour de jeunesse , une fois devenu adulte.

Bref, une bonne lecture, longue mais dont on ressort un peu changé.

G.

 

La Horde du Contrevent, Alain Damasio

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Un groupe d’élite, formé dès l’enfance à faire face, part des confins d’une terre féroce, saignée de rafales, pour aller chercher l’origine du vent. Ils sont vingt-trois, un bloc, un nœud de courage: la Horde. Ils sont piliers, ailier, traceur, aéromaître et géomaître, feuleuse et sourcière, troubadour et scribe. Ils traversent leur monde debout, à pied, en quête d’une Extrême-Amont qui fuit devant eux comme un horizon fou.

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L’histoire, tout d’abord: l’univers créé par Alain Damasio est très original. Nous sommes vite plongé dans ce monde plutôt hostile et rapidement curieux de continuer la lecture pour voir où le récit va nous emmener. Le contenu est riche et dense et si l’on peut paraître inquiet de cette quête qui dure 700 pages, les événements qui s’y enchaînent et les questionnements qui y sont développés quasi philosophiques sont plutôt captivants au bout de quelques dizaines de pages.

L’écriture est plutôt particulière. Très travaillée elle repose sur tout un vocabulaire créé pour cet univers. Cela peut désarçonner le lecteur au départ. De la même façon, le livre est construit comme un recueil de témoignages ou chaque personnages prend la parole à son tour. Ainsi à chaque début de paragraphe, le personnage qui parle est désigné par un glyphe qui lui correspond , ce qui rend la lecture ardue de prime abord. Là aussi, l’auteur réussi un tour de force puisqu’à chaque personnage (et ils sont nombreux), il attribue un style propre dans la façon de s’exprimer, cela permet d’identifier assez rapidement les caractères et personnalités.

Les personnages sont nombreux et ont tous une fonction très précise dans la Horde. Les relations qu’ils nouent entre eux sont plutôt complexes et les interactions au sein de ce groupe humain presque coupé du reste du monde sont décrits de façon très fine. Le vent quant à lui constitue presque un personnage à part entière tant il est omniprésent et en interaction permanente avec les personnages qui apprennent à le lire, à l’écrire, à le deviner, s’en méfier, s’en servir et dans cette quête d’en découvrir toutes les formes. De façon surprenante les neufs formes du vent ne sont pas forcément celles auxquelles on pourrait s’attendre: elles prennent toute un nom et certaines sont en lien direct avec « le vif » (l’être?) de chaque personnage. Cette quête est également une quête de soi que tout le monde ne peut atteindre.

Parler de la Horde du Contrevent n’est pas facile tant ce livre est devenu un classique de la littérature SF. Il a de nombreuses fois été décortiqué, a fait l’objet d’une adaptation au cinéma ( qui ne semble pas avoir été très réussie) et bientôt d’une adaptation en bande dessinée. Le sentiment que me laisse cette lecture tant le récit est dense, est que je suis certainement passé à côté de nombreux éléments et qu’une lecture unique ne suffit pas à pouvoir en donner une analyse complète. Pour autant, je pense que ce texte mérite la réputation qu’il s’est faite et qu’il reste un immanquable de la littérature de science fiction.

Pour compléter mon propos, voici le lien vers une vidéo beaucoup plus complète, celle qui m’a donné envie de me plonger dans ce livre.

G.

Les années cerises, Claudie Gallay

années cerises

A l’école, on l’appelle l’Anéanti. Pas seulement parce qu’il collectionne les zéros : sa maison, à l’écart du village, est menacée d’être engloutie par une falaise qui s’effrite peu à peu. Et alors que tous : autorités, voisins, famille, conseillent à ses parents de déménager le plus rapidement possible, ils s’accrochent à leur chez-eux. La mère surtout, qui ne se soucie guère de rassurer son fils et distribue les claques plus facilement que les câlins. C’est dehors que le jeune garçon trouve de l’affection et des raisons d’aimer la vie : en s’occupant des animaux de la ferme de pépé et mémé, en rêvant à la grande sœur de son ami Paulo, en faisant de la balançoire sur le cerisier planté au bord du gouffre..

J’ai découvert Claudie Gallay avec « les Déferlantes » que j’avais beaucoup aimé il y a quelques années. Quand « les années cerises » a croisé ma route, je n’ai donc pas hésité avant de l’emmener.

Ici l’écriture est plutôt légère bien qu’elle serve un propos plus profond qu’il n’y paraît. De fait, l’histoire est racontée du point de vue du personnage principale, un jeune garçon un peu différent.

Ce qui ne change pas, c’est la capacité de l’autrice à nous faire partager les émotions ressentis pas ses personnages. J’ai lu ce roman de 173 pages d’une traite et me suis laissé emporter par l’histoire. Et c’est surtout la douleur et les peines de chaque personnage que j’ai trouvé palpables et qui m’ont le plus touchée. Ce sont surtout des êtres en souffrance qui sont ici dépeints, et leurs difficultés à communiquer leurs émotions entre eux, passées à la plume de Claudie Gallay, rend le tout vraiment touchant.

Le personnage principal enfin, témoin et rapporteur des incohérences des adultes parfois, de leur incapacité à vivre les choses simplement souvent… cette colère qu’il porte en lui de façon voilée mais qu’il ne peut empêcher d’exploser parfois mettant ses parents face à une réalité dérangeante… cela force la réflexion.

Le fait que ce soit un enfant qui raconte l’histoire de façon si délicate malgré tout,  plonge le lecteur, je trouve, dans une forme de nostalgie. Bien que ce roman soit très différent des Déferlantes, j’en ai vraiment apprécié la lecture.

 

G.

Dans la forêt, Jean Hegland

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Rien n’est plus comme avant : le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.

Publié en 1996 en version originale, il a fallu attendre 2017 pour qu’un éditeur décide de faire paraître ce texte en français et que nous puissions le découvrir. Cela paraît surprenant tellement le sujet abordé paraît à la mode actuellement. Ici pas de zombie ou de tueurs fou et c’est bien cela qui rend le récit si crédible.

Ce livre est pour moi une très bonne découverte, je l’ai lu presque d’une traite un samedi après-midi frais et pluvieux, avec un plaid en écoutant les gouttes de pluie tapé contre les vitres…. l’ambiance d’une grande partie de l’histoire.

Deux thèmes s’entremêlent ici selon moi: la relation parfois complexe entre ces deux sœurs désormais presque seules au monde et le contexte de fin du monde dans lequel elles se trouvent. Le point commun à ces deux thèmes est sans surprise la forêt qui au fil du récit devient presque un troisième personnage: toujours ultra présente, effrayante, elle peut se montrer cruelle mais également protectrice, elle est surtout le témoin silencieux de tout ce qui se passe.

Les relations humaines sont ici décrites de façon très subtile, souvent dans le non-dit et pourtant souvent dans l’évidence avec ce leitmotiv qui ponctue l’histoire : « ta vie t’appartient. « 

Au-delà de l’aspect humain de la chose (comment réagirions-nous dans pareille situation? comment ce contexte de vie redistribue-t-il les cartes de la vie en commun?… ) ce qui m’a surtout questionné et effrayé c’est le réalisme de la situation. La façon dont la civilisation et le confort moderne s’efface petit à petit, l’impossibilité de lutter contre cela paraît presque palpable et envisageable. Et ce constat… si cela arrivait, je serai bien en difficultés de survivre plus de quelques jours. Et pourtant, ce qui s’opère ici c’est bien un retour à l’essentiel et à la nature qui fait prendre conscience du manque de sens parfois de nos modes de vie.

Il est difficile de parler plus de ce livre sans en dévoiler une partie du contenu, ce qui serait en avoir à la fois trop dit et pas assez, j’en conseille juste la lecture.

G.

Génocidé, Révérien Rurangwa

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Ce court roman est le témoignage de Révérien Rurangwa, rescapés du génocide Tutsi qui  lieu au Rwanda en 1994 dans la quasi indifférence générale.

Pour rappel le « génocide rwandais » a duré environ quatre mois d’avril à juillet 1994 et a fait environ un million de morts. Ce fut le génocide le plus court de l’histoire et le plus meurtrier au regard du nombre de victimes par jour. L’élément déclencheur en fut l’attentat perpétré contre le président Hutu alors en place Juvénal Habyarimana; l’avion dans lequel se trouvait ce dernier ainsi que le président du Burundi a été abattu le 6 avril 1994. Cet événement fut le premier d’une suite d’événements qui ont vu se cristalliser la haine envers les Tutsi jusqu’à leur massacre pur et simple à partir du 7 avril 1994.

L’ONU définit le génocide comme :  » l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a) Meurtre de membres du groupe ;
b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
e) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.  « 

Pour une fois, je ne parle pas d’un roman avec un personnage principale féminin fort mais ce récit m’a beaucoup touché et donné à réfléchir. Même si les années ont passé, cela n’enlève rien à l’horreur des actes qui ont été commis cette année là au Rwanda. J’étais à l’époque très jeune, je n’en ai donc pas un souvenir direct mais je me suis à plusieurs occasions retrouvée avec, entre les mains, un livre relatant ces événements.

Le génocide des Tutsi au Rwanda est considéré comme l’un des trois génocides du XX ème siècle avec celui des Arméniens en Turquie (1915-1916) et bien sûr celui des Juifs en Europe (1941-1944).

Cependant ce témoignage est percutant dans le sens où ce qui est livré ici est la vision de l’intérieur d’un homme ayant réchappé du massacre malgré de nombreuses et profondes cicatrices physiques comme psychologiques. Ce que le corps humain et l’âme peuvent endurer parfois semble inimaginable.

La description de cette journée d’enfer qu’a vécu Révérien Rurangwa est faite sans fausse pudeur mais sans rien épargner non plus des détails de ce qui s’est passé. C’est bien cela qui touche d’emblée. Je suis somme toute, bien privilégiée d’avoir grandi en France et de ne pas connaître les atrocités vécues par les habitants de nombreux pays en guerre mais ce qui rajoute à l’horreur et à la barbarie ici, c’est la prise de conscience d’une vie qui bascule du jour au lendemain sans possibilité d’en réchapper puisque les assassins d’aujourd’hui sont les amis d’hier qui nous connaissent si bien.

A ce drame, s’ajoute la difficulté de devoir continuer à vivre ensuite lorsqu’on se retrouve seul au monde avec toutes ces images en tête et qu’on ne reconnaît même plus son visage dans le miroir. L’auteur interroge ici beaucoup la religion en laquelle il a perdu foi et rien ne semble pouvoir apporter réponse à ses questions ni apaisement à ses souffrances que le temps, la réflexion et la capacité de pardonner si dur à atteindre.

« Si Dieu existait, aurait-il laissé accomplir toutes ces horreurs qui forgent ce qu’on appelle l’hsitoire de l’humanité? N’aurait-il pas retenu la main des criminels, comme il l’a fait pour Isaac, empêchant son père Abraham de le sacrifier, et empêché les génocides? Déjà, Saint Thomas d’Aquin voyait dans le mal l’objection la plus redoutable contre l’existence de Dieu. Son syllogisme demeure impeccable: « Quand on prononce le mot Dieu, on l’entend d’un bien infini. Donc, si Dieu existait, il n’y aurait plus de mal. Or, on trouve du mal dans le monde. Donc Dieu n’existe pas. » Saint Thomas a répondu à l’objection, mais sa réponse ne m’a pas convaincu. J’en reste au syllogisme et à sa conclusion. »

On ne ressort pas indemne de cette lecture qui offre une piqûre de rappel sur la nécessité d’être attentif à ce qui se passe autour de nous puisque qu’une info en chassant une autre, sommes-nous toujours conscients de la barbarie qu’endurent d’autres êtres humains, même à l’heure actuelle, au moment ou notre vie suit son cours relativement tranquille?

G.

 

 

La terre qui penche, Carole Martinez

terre qui penche Martinez

Blanche, la môme chardon, est-elle morte en 1361 à l’âge de douze ans comme l’affirme son fantôme? Cette vieille âme qu’elle est devenue et la petite fille qu’elle a été partagent la même tombe. L’enfant se raconte au présent et la vieillesse écoute, s’émerveille, se souvient, se revoit vêtue des plus beaux habits qui soient et conduite par son père dans la forêt sans savoir ce qui l’y attend. Veut-on l’offrir au diable pur que le mal noir qui a emporté la moitié du monde de revienne jamais?

J’avais hâte de lire ce roman puisque Carole Martinez, autrice également du cœur cousu et de du domaine des Murmures*, est quelqu’un dont j’apprécie vraiment l’écriture tout en finesse et poésie. Nous nous retrouvons encore une fois au domaine des Murmures, sur cette terre qui penche mais bien longtemps après l’histoire d’Esclarmonde*.

Et cette fois-ci aussi je me suis fait transporté par l’histoire de Blanche et par ce récit porté à deux voix: celle de la petite fille qu’elle était et celle de la vieille âme qu’elle est devenue. Et voici encore une histoire portée par une jeune fille forte comme dans les autres écrits de Carole Martinez.

Et c’est aussi cela que j’apprécie: des histoires de jeunes femmes tellement en avance sur leur temps par certains points de vue et dans la façon dont elles décident de pendre leur destin en main pour échapper à un avenir que les hommes ont tracés pour elles.

Blanche, la petite sauvageonne aux cheveux roux ne peut qu’être attachante dans le regard clairvoyant qu’elle porte sur le monde acceptant en elle-même la part d’ombre.

Ici, l’histoire ne fait pas exception et se mâtine de légendes anciennes mais aussi de légendes familiales secrètes dévoilées par des tiers auréolés de magie et de mystère. La nature se personnalise sous des traits humains afin de montrer qu’elle aussi peut se montrer cruelle et se venger, à l’image de la Loue cette rivière, qui est un thème centrale du roman, et qui peut se révéler impitoyable.

Les personnages sont entiers et apportent tous leur pierre à l’édifice. Ils ne sont pas ,en revanche aussi lisses qu’il y paraît et leur complexité empêche tout manichéisme.

Enfin, les liens que ces personnages tissent entre eux sont si finement décrits et développés au fil du récit que fait avantage que de papier ils nous sont rendus humains, faillibles et réveillent notre empathie.

A l’entrée dans cette lecture, je n’étais donc pas neutre et les pages défilant , je le suis encore moins aujourd’hui et ne peux que conseiller vivement de se laisser porter par ce joli moment de conte.

G.