La Zone du dehors, Alain Damasio

zone du dehors

(éditions Folio, 2015, 650 pages, ISBN : 2370490012)

2084. Orwell est loin désormais. Le totalitarisme a pris les traits bonhommes de la social-démocratie. Souriez, vous êtes gérés ! Le citoyen ne s’opprime plus : il se fabrique. A la pâte à norme, au confort, au consensus. Copie qu’on forme, tout simplement. Au cœur de cette glu, un mouvement, une force de frappe, des fous : la Volte. Le Dehors est leur espace, subvertir leur seule arme. Emmenés par Capt, philosophe et stratège, le peintre Kamio et le fulgurant Slift que rien ne bloque ni ne borne, ils iront au bout de leur volution. En perdant beaucoup. En gagnant tout. Premier roman, ici réécrit, La Zone du Dehors est un livre de combat contre nos sociétés de contrôle. Celles que nos gouvernements, nos multinationales, nos technologies et nos médias nous tissent aux fibres, tranquillement. Avec notre plus complice consentement. Peut-être est-il temps d’apprendre à boxer chaos debout contre le swing de la norme?

Après avoir lu, il y a quelques mois, La Horde du Contrevent, ainsi que son adaptation en BD, une lecture commune de Livraddict m’a permis de décider de la lecture de ce premier ouvrage d’Alain Damasio, plus rapidement que prévu.

Si l’entrée dans ce récit se fait aussi abrupte que dans La Horde du Contrevent, on sent instinctivement le début d’une écriture qui trouvera son épanouissement dans le second livre de l’auteur.
Ce premier roman aborde une thématique politique prenant place dans une société futuriste. On comprend rapidement que la terre, suite à une guerre nucléaire, n’est plus qu’en partie viable et qu’une partie de la population s’est portée volontaire pour reconstruire une nouvelle société sur une nouvelle planète. Je ne peux m’empêcher de voir ici un clin d’œil aux questions actuelles concernant l’écologie et les menaces de certains chef d’Etat qui agite la menace nucléaire comme un enfant agite un hochet, ces mêmes personnes préparant dans le même temps l’éventualité d’une fuite sur la lune.

Mais revenons à nos moutons. La population semble dans le récit limitée en nombre et dans l’espace qu’elle occupe mais aussi dans ses droits et ses libertés et dans ses réflexions. Plusieurs « colonies » sont ainsi évoquées où les populations terrestres se mélangent dans une idée de nouvelle société parfaite, visant u bonheur de chacun.
Cependant, un groupe de dissident semblent résister à ce conte utopique et se réorganisent tant bien que mal après  l’exécution de leur leader originel.

La religion apparaît vivement critiquée par ce groupe, mélange hétéroclite d’intellectuels, d’artistes et de marginaux. Pourtant, si la critique est posée à un moment du récit, l’aspect religieux n’est pas mentionnée dans le reste de l’oeuvre comme étant une caractéristique importante de cette nouvelle société.
J’ai eu le sentiment que ce que cherchait à mettre en scène ici Alain Damasio, c’est une version de la politique de notre société imaginée dans une évolution poussée à son paroxysme et dans laquelle chacun évolue en fonction de ce qui est prévu pour lui sans sortir du rail.
Ce rail est d’ailleurs est d’ailleurs figurée ici par une sorte de route qui sépare la société de la fameuse zone extérieure, sorte de no man’s land  hostile au corps humain et à la vie mais où semble s’épanouir une nature d’une beauté époustouflante.
L’idée développée est que l’interdit est énoncé mais que la limite à franchir n’est pas protégée afin de mieux identifier la petite portion de population dissidente à maîtriser voire à d’éliminer de la société très lisse en place.

La personnalité est ici est fondue dans la masse dans un contrôle permanent, toute information concernant un personne (identité, parcours scolaire, professionnel, santé… et caractéristiques physiques) sont enregistrées dans une puce visant à pouvoir identifier chaque individu à tout moment.

Le nom n’existe plus pour désigner les personnes ayant fait place à un code lettré de plus en plus long si la personne se trouve bas dans l’échelle sociale. Là aussi la résistance s’attache a recréer des dénominations en fonction de ce code. Dans une idée d’interchangeabilité le code reste comme une fonction tandis que la personne anonyme peut changer et être remplacée.
L’explication est donnée un peu plus loin de ce classement des personnes dans la société. Une espèce de compétition à être le meilleur est mise en place visant à mettre les citoyens en concurrence, dans une esprit de délation afin d’obtenir la meilleur note possible et de doubler les autres afin de gagner des places au classement et d’élever son rang social..
La société semble ainsi créée  de toutes pièces en assignant des personnalités lisses et non perturbatrices auxquelles chacun est tenu de se soumettre, ceci permettant au gouvernement de conserver le contrôle.

La zone du dehors au delà de sa représentation physique est avant tout une idée dépassant l’humain visant à définir chacun dans sa particularité au delà de la masse. Dans un parallèle fait avec le 1984 de George Orwell, puisque l’action prend place en 2084. Les caméras de surveillance sont également omniprésentes afin de réguler les éventuelles idées de pensée propre et de (ré)volution.

Le récit est ainsi selon moi découpé en trois parties, représentant une évolution jusqu’à la tentative de construction d’une société libre dans cette zone du dehors. Cette partie du roman m’a paru tomber du ciel, dans un développement du récit assez rapide d’une vision utopique et difficilement crédible et amenant à une fin que j’aurai aimé plus travaillée.

Alain Damasio à  su, en revanche, dans ce roman créer un vocabulaire propre au contexte, à l’ambiance, à l’époque et aux personnages qu’il a voulu retranscrire, prémice du travail de titan mené pour La Horde. Avec des néologismes et  un parler franc très marqué l’auteur laisse ici sa patte pour la première fois avant La Horde et l’on présent ce qui deviendra ainsi sa marque de fabrique. cette marque ne laisse par ailleurs, rien à la facilité, chaque mot étant comme ciselé au scalpel, tranchant et incisif  et pourtant posé comme délicatement dans le récit, ne laissant rien au hasard

On pressent dans ses personnages la façon dont il va créer sa horde. Un personnage leader fort et des personnages secondaires aux caractères marqués avec chacun une fonction importante dans le groupe et dans l’histoire qui se tient devant nos yeux.

J’ai clairement eu à cette lecture, une sensation d’une oeuvre moins aboutie que lors de ma découverte de l’auteur et de sa Horde, même s’il faut souligner la vision sociétale très critique apportée ici bien que présentant quelques faiblesses. Est-ce parce que ce roman fait terriblement écho à l’actualité? Une sensation de malaise ne m’a pas vraiment lâché pendant cette lecture,  constatation d’un système manipulant les citoyens pour mieux les rendre docile.

Parce que ce roman fait beaucoup réfléchir et nous empêche de nous contenter de ce qui nous est donné gentiment à voir, je pense que cette lecture est plus que nécessaire. L’auteur semble ici nous inciter à un éveil des consciences et a minima à s’autoriser à porter un regard critique sur ce qui nous entoure au quotidien.

G.

« L’assignation à personnalité, chacun sait qu’elle commence au sortir du ventre de notre mère. avec l’acte de naissance. qu’elle découle du prénom et du nom. qu’elle s’inscrit dans le dossier psychologique. signe le livret scolaire. s’étire sur le parcours professionnel répertorié par ce Clastre qui nous hiérarchise tous et qui nous attribue place. case. et rang. et s’exhibe au bout sur la Carte. qui a fini par ramasser sur une simple puce l’ancienne et presque rassurante dispersion ds pièces d’identité. du permis de conduire. du carnet de santé. des cartes de séjour. de travail. d’allocation. de crédit. et jusqu’au dossier professionnel. jusqu’au casier judiciaire. Épingler chacun à sa personnalité. A sa biographie archivée. A son identité claire et classée. Que l’on prend soin de prélever tout au long de notre vie. Sans violence mais sans fléchir. »

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2 réflexions sur “La Zone du dehors, Alain Damasio

  1. Les réflexions soulevées par l’auteur et que tu présentes fort bien ici donnent envie de lire le roman bien que sa richesse me fasse un peu peur… Je n’ai pas la concentration nécessaire pour le moment, mais je le garde en tête. Merci pour cette chronique très complète 🙂

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